Habdapahaï est martiniquais et le crie bien fort (de France !). Sa peinture est une recherche permanente d'expression de l'être caraïbe. Dans une profusion, Habdaphaï retrouve la matière et la couleur, et nous dépêche d'une abondante série de messages à travers des œuvres qui sont autant de courriers.
Car le mot s'impose si l'on en juge par les enveloppes qui habitent quasiment chacune de ses créations. Et toutes ces missives cachetées, tous ces plis, par quel canal sont-elles entrées dans la machinerie du peintre ? Avec une fidélité rassurante qui le pousse à reprendre les silhouettes féminines d'hier, ce dernier n'en est pas moins sensible à cet élément nouveau qui entre en scène. Quelque chose s'est passée. L'artiste a reçu une mission, le devoir de s'adresser à nous dans un langage renouvelé. Ainsi donc, chacune des lignes du corps de la femme, les ellipses et les regards cachés n'ont pas disparu. Mais il y a eu indéniablement une éruption de coloris qui ravissent l’œil et qui attirent comme des signaux d'aimable complicité. Et puis il y l'or, le doré, le mordoré qui éclatent en une fête brillante comme s'il y avait quelque chose à célébrer ou à commémorer.
Dans l'aujourd'hui bousculé qui est le nôtre, on ressasse à l'envi les mêmes mots, peut-être pour se persuader que les toiles électroniques ont installé une vraie communication. Mais comme il s'avère qu'il s'agit plus d'un vœu pieux, Habdaphaï tente un modeste rappel. En effet, la feuille pliée qui voyage depuis des siècles sera toujours une enveloppe, et le timbre oblitéré aura aussi plus d'impact humain qu'une pression sur une touche de clavier.
C'est pourquoi les mille et un petits rectangles de papier nichés un peu partout recèlent un poids d'humanité irremplaçable, même s'ils sont disposés comme des icônes dans une fenêtre d'écran. Et ces petites vignettes sont, elles aussi, des programmes, autre mot qui essaie de se substituer à la pensée, mais qui ne saurait remplacer le cœur. Sans être le moindrement passéiste, le peintre nous replonge dans la dimension tangible de notre condition de toujours.
Et c'est sans doute pour cela que ces phylactères multicolores ne sont pas isolés du réel. C'est pour cela aussi que se profilent à l'entour des contours sensuels, et que s'esquissent des appas et des reliefs féminins. C'est pour cela, enfin, qu'une théorie de récipients, pleins d'eau semble-t-il, accompagne presque chaque œuvre, pour nous rappeler, peut-être, le fondamental, élément qu'est l'eau, principe de vie qui l'emportera à jamais sur nos progrès, nos modes, nos engouements. Souvent présents par paires, les vases ont le profil de plateaux de balance, lesquels nous entraînent insensiblement vers la justice, impériale utopie tellement plus présente sur les frontispices que dans les prétoires. C'est toute une géométrie qui prend vie sous les touches de couleur déposées à la manière d'un maquillage sur ces images articulées le long d'une riche tapisserie. Moderne Pénélope, Habdaphaï enferme le temps dans un catalogue dense comme une collection de timbres, et adoucit le cours des jours en les coloriant comme un enfant qui refuse la grisaille. Et ce qu'il nous dit a beau être grave, à aucun moment il ne le dit sévèrement. La correspondance qu'il entretient avec nous est faite d'heureux faire-part et de télégrammes de bonheur. Ainsi se transforme-t-il en joyeux annonceur de beaux jours.
On aurait presque envie de voir là un livre d'heures fait de parchemins enluminés, un médiéval antiphonaire d'où s'échapperait une musique d'exaltation ou de ravissement. Le graphisme y est clair, les lignes y sont nettes, sans jamais laisser place à l'inextricable. Ici, le fouillis est dominé par la main et structuré par la volonté d'un artiste qui s'avance sans hésitation dans sa création. Et les fréquentes flèches qui zèbrent les surfaces font alterner le trait plein de l'affirmation et le pointillé du conseil.
Nullement sentencieux, le discours contenu dans chaque cadre se contente, apparemment, de remettre les choses à l'endroit. Et les quelques profils qui se peuvent apercevoir, cachés comme dans un jeu, sur les courbes d'une anatomie féminine, sont là pour rappeler l'humoristique distance qui guide à chaque instant le plasticien.
Comment ne pas succomber, alors, au charme de cette iconographie, à la juvénile jubilation de ces tableaux qui semblent se fuir en se poursuivant ? N'est-on pas devant une composition qui est à la peinture ce que la fugue est à la musique, dans la mesure où les thèmes sont soit répétés dans la variété, soit différents dans l'unité ? Il en est peut-être ainsi, mais il convient surtout de se laisser glisser vers le plaisir en regardant avec gourmandise les nombreuses pièces de cette appétissante galerie. Car la séduction est partout dans cette géométrie polychrome, au point que l'harmonie qui règne entre les formes et les couleurs crée sur le spectateur un effet de douce magie. Il y a comme une hypnose dont on aimerait ne pas sortir, un onirisme qu'on aimerait ne pas quitter.
Habdaphaï doit avoir eu une illumination pour ainsi, en ribambelle, pour aligner ses belles images. C'est un peu comme s'il voulait récompenser les bons élèves que nous ne manquons pas d'être puisque le maître sait nous fasciner. Il nous éblouit avec un ballet de baladins, une ronde de jongleurs, et nous écarquillons les yeux devant la parade chamarrée de son jeu de cartes qu'il bat, coupe, déploie et étale en bon prestidigitateur qu'il est. Mais le bateleur est plus qu'un saltimbanque et le funambule nous emmène sur le fil de ses pensées. Il a voulu nous dire la joie, et nous l'avons entendu. Le message a transité par nos sens en éveil, et nous avons prix le plaisir que l'on savoure encore, alors que le tour de manège est terminé.
Pierre Pinalie